Chapitre 16 : Apesanteur

Journal Mnémosphère de Haven-Jane CF01

Fragment 5

La journée a été lourde.
La pluie, comme une promesse non tenue, tarde à tomber.

Les immeubles, le béton, l’acier et le verre ont retenu la chaleur.
La ville est une étuve.
Des rixes éclatent entre les gangs : Déviés contre Trolls, Trolls Contre Conseil, Conseil contre Tsoo, Conseil contre Déviés…

Les enfants pleurent.
Les parents s’énervent.
Les couples de disputent.

Entre mes frères et mes sœurs règne une tension palpable.
Nos petits désaccords ne sont rien.
C’est juste la pluie qui tarde à tomber.

Je me suis éloignée pour quelques heures.
Comme tout le monde, je cherche un peu de fraîcheur.
J’ai troqué mon uniforme et ma visière contre un pantalon en lin et un t-shirt.
J’ai chaussé de fines lunettes aux verres rectangulaires légèrement fumés.

Je marche, anonyme, dans ce petit parc que j’aime tant.
Nous l’avons repris il y a quelques jours aux fanatiques du Cercle des Epines.
Il n’est pas fréquenté. Il faut du temps pour que la réputation d’un lieu change.
Nos concitoyens mettront quelques temps à se le réapproprier.

Egoïstement, pour l’instant, je profite de ma solitude passagère.
Je veux être seule.
J’ai besoin d’être seule.

Un oiseau, dans le feuillage défraîchi lance un trille, sans grande conviction.
Nul congénère ne lui répond.
La pluie tarde à tomber.

Je veux être seule.
J’ai besoin d’être seule.

Je baisse la tête.
Je ferme les yeux.
J’inspire profondément.
Je me détends.
Je me concentre.
Je rentre en moi.
Je fais le vide dans mon esprit.
Je laisse mes pensées s’effilocher comme des nuages dans le vent.
Je perds conscience du flot du temps.
Je rêve. Eveillée.

Des jours et des nuits à pratiquer cet exercice.
Seule.
Cachée.
Secrète.

Mes bras s’éloignent un peu de mon corps.
Mes doigts s’écartent, légèrement.
L’air semble plus dense.
Sensation de lutter un instant contre la pesanteur.
Sensation d’être à deux endroits à la fois.
Sensation de voir par-dessus mon corps.
Courte lutte contre la panique de me sentir dissociée.

Profonde inspiration. Calme.
Sensation de flottement. Calme.
Sensation de tiraillement.

– Madame, madame !

Une petite main tire sur mon pied.
Je dégringole.
Je me retrouve assise par terre, éberluée.

Elle me regarde du haut de ses 5 ans,
Toute menue dans sa robe blanche tachée d’herbes.
Elle a les joues rouges, les yeux qui brillent de malice.
Ses cheveux sont collés à son front.
Elle a chaud.

Elle me regarde d’un air ..réprobateur ? circonspect ?
Je ne saurai dire.

– Tu sais que t’avais l’air d’un ballon ?
– C’est pour çà que tu m’a tiré sur le pied ?

Question idiote de l’adulte que je suis.
Cela ne mérite pas de réponse.

– Dis-moi, j’étais à quelle hauteur ?

Elle ne me répond toujours pas.
Elle tend son bras doré par le soleil. Son petit visage se crispe sous l’effet de la réflexion .Puis, elle se met sur la pointe des pieds, tendue à l’extrême.
Je me relève. Je lui souris.
Elle me fixe toujours de ses grands yeux et me lâche : « tu sais qu’ t’es bizarre toi ? »

– Camille, Camille où es-tu petite chipie ?
– Je suis là, M’man…
– Elle ne vous a pas dérangée au moins ?
– Non, au contraire.
– Allez Camille, viens, n’embête pas la dame, Chérie.

Elle soupire.
Ca non plus, ça ne mérite pas de réponse.
Main dans la main, je les vois s’en aller.
Je crie :

– Hé ! Camille ! Merci !

Je suis épuisée.
Vidée.
Exténuée.
J’ai réussi.
C’est un premier pas.
D’autres suivront.

La pluie tombe enfin.

A suivre…

© Cenwen

 

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