Chapitre 28 : Double Je

Journal Mnémosphère de Haven-Jane CF01

Fragment 10

Nous avons réussis !
C’est la seule pensée cohérente, la seule chose qui me permet de tenir debout.
Je suis totalement épuisée, vidée de mes forces après cette téléportation insensée qui nous a si intimement unies et permis de la ramener près de nous.

Quand j’ai l’ai vue devant nous, plus rien n’a eu d’importance : la souffrance abominable de l’intrusion de l’esprit de Mastery-Jane CF02 dans le mien, la douleur physique quand le lien psychique s’est rompu …Non, tout cela n’a plus eu aucune importance. Seul comptait son retour parmi nous, le fait qu’elle soit saine et sauve.

Peu importe que nous soyons nés dans des incubateurs ou des matrices artificielles. Peu importe que nous ayons grandi dans des caissons de stase. Nous sommes sa famille. Elle est notre sœur. Aucun sacrifice ne sera jamais trop grand. Il en va de même pour chacun de nous. C’est ce qui fait notre force…et notre faiblesse.

Nos frères sont rentrés de mission quelques instants à peine après sa réapparition. Ils étaient stupéfaits et ravis, interloqués et incrédules devant le tour de force que nous avions réalisé. Elle était au centre de leur attention, de leurs embrassades, de leur joie.

Ils sont mon sang. Ils sont ma vie. Je mourrais sans hésiter pour chacun et chacune d’entre eux. « Tu crois qu’ils en feraient de même pour toi ? » La voix murmure dans mon esprit, insidieuse…Je n’arrive pas à être au diapason de leur bonheur. Jim me manque. Il aurait du être là, près de nous, près de moi pour partager ce moment, cette victoire. Mais il est parti.

Je me suis éclipsée.
Je regagne sa chambre, ma chambre, au bord des larmes, refoulant une fois de plus ma peine et ma colère. Affichant le masque de sérénité impassible qui est devenu mon refuge, ma seule défense contre le maelstrom d’émotions qui m’assaillent en permanence.

Je me sens tiraillée, écartelée. Mon pouvoir me dévore et me consume. Je lutte en permanence pour le contenir. Pour l’empêcher de m’engloutir.
Parfois dans mon esprit se lèvent des images que je ne comprends pas. Des mots comme des échos…
Je pose ma main sur la plaque de verre qui protège l’accès à ma chambre. Ma vue se brouille. Une aura sombre se superpose. Ma perception se dédouble. L’image s’estompe. Je frissonne.
J’ai envie de fuir.

« Tu crois que ça changerait quelque chose. Que tu échapperais à ce que tu es ? Tu te leurres.»

Mes pensées s’entrechoquent.
Une vague de nausées me secoue. Je me précipite dans la salle de bains. Je m’agrippe au rebord du lavabo. Je me regarde dans la glace. J’ai peur. Un peur sans nom. Une peur qui porte mon visage. Une peur comme jamais je n’en ai éprouvée. Elle me paralyse. C’est cette terreur que je vis dans mes cauchemars : quand je veux fuir et que je reste les pieds cloués au sol, dans l’incapacité totale de bouger. Je me vois. Je ne me reconnais pas. Mes yeux sont deux lacs noirs. Mon poing s’écrase sur le miroir encore et encore. La glace s’étoile, se fend et se fracasse. Des éclats de verre tombent sur la porcelaine blanche. Je continue à marteler mon reflet. J’aimerai qu’il disparaisse. Je voudrais disparaître. Mon sang coule, rouge, brillant, seule chose vivante et tangible dans cet univers stérile et désespéré.

Et puis soudain mon esprit explose et se fragmente. Je me cabre. Une force étrange, malveillante au-delà des mots, froide et avide s’insinue en moi. Je résiste. Elle reflue. Elle revient. La douleur est telle que je suffoque. J’ai l’impression de me noyer, d’être submergée par un raz-de-marée, de mourir. Je lutte de toutes mes forces, de toute ma volonté. Elle cède enfin. Je m’écroule sur le carrelage blanc et froid. Je perds conscience avec soulagement.

– « Haven ? » Je sens la panique dans la voix de Haven-Joe CF03. « Laisse moi regarder ta main, s’il te plait.»
– « Laisse Grand Frère, ce n’est rien. » Je voudrais qu’il me laisse tranquille. La douleur dans ma main n’est rien. Je ne veux pas qu’elle s’estompe. Elle m’ancre dans la réalité. La chaleur de mon sang sur ma peau glacée, elle seule me dit que je suis réelle, que je suis en vie.
Il est agenouillé près de moi. Son visage est si pâle. Il a l’air tellement inquiet.
–  » Non, ça n’est pas rien. Tu t’es cassé plusieurs petits os et sectionné un tendon. Et tu perds beaucoup trop de sang. Ton artère ulnaire est touchée. Tu ne peux pas rester comme ça. C’est trop dangereux ! »

Je sens la panique dans sa voix. Je lis tellement de sollicitude et d’affection dans son regard. Mon Frère. Nous avons affronté tellement de batailles ensemble. Combien de fois avons nous lutté côte à côte, nous protégeant mutuellement, unis comme les doigts de la main ? Elles sont si nombreuses que je suis incapable de les compter.

Je lui tends ma main. Détachée, je regarde cette masse sanguinolente où quelques éclats d’os pointent. Je le vois pâlir encore un peu plus. Il me regarde droit dans les yeux. Il a l’air tellement navré. Je plonge mon regard dans le sien. Je m’accroche à sa gentillesse, à sa bonté, à sa tendresse. Ma colère rend les armes. Jamais je ne lutterai contre lui.

–  » Ferme les yeux Haven. Laisse-toi aller. Tout va s’arranger. » Sa voix est si douce, si apaisante. Je la laisse me bercer. Je m’abandonne.

Une lumière verte filtre sous mes paupières fermées. Une chaleur intense envahit ma main blessée. Je ressens des picotements, puis des fourmillements à la limite du supportable. Je ne sais pas ce que fait Joe. Je ne le comprends pas. Je le sens simplement. Je sens mes os se ressouder, mes veines se reconstruire cellule par cellule. Je sens mon sang se remettre à couler jusqu’au bout de mes doigts et ma chair meurtrie se refermer. Ça me fait aussi mal que lorsque j’ai fracassé le miroir.

Il pousse un profond soupir. Il relâche ma main. J’ouvre les yeux. Il a les traits tirés. Il est épuisé. De fines gouttes de sueur brillent à la racine de ses cheveux bruns. Je regarde incrédule ma main. Je la fais pivoter. J’écarte les doigts. Je les referme. Je serre le poing. Je fais bouger chacun de mes muscles. Je suis sidérée.

– «Joe… »
Les mots s’étranglent dans ma gorge. Je le vois vaciller une fraction de seconde. Il se laisse tomber sur le sol à côté de moi. Nous sommes adossés à la paroi de la cabine de douche, au milieu des éclats de verre et des éclaboussures de sang. Je prends sa main dans la mienne. Je la caresse doucement. Puis sans un mot, je tourne sa paume vers nous. Au centre, un cercle rouge. Il me montre sa seconde main. Elle porte elle aussi la même marque, ces stigmates si particuliers qui sont apparus récemment dans son sommeil. Puis lentement, ils disparaissent. Son corps contre le mien se fait plus lourd. La tension qui l’a tenu jusque là cède le pas à l’épuisement.

– « J’y suis arrivé Petite Sœur. J’y suis arrivé. Ils m’avaient dit que ça arriverait, que j’y arriverai, mais que ça demanderai beaucoup de temps et de patience. »

Je sens sa fatigue.
Je passe mon bras autour de ses épaules. Sans un mot, je l’attire tout contre moi. Je dépose un baiser sur sa joue.

-« Repose-toi Grand Frère. Je ne bouge pas. »

Et nous restons là, blottis l’un contre l’autre.

A suivre…

© Cenwen

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