Chapitre 12 : [Les Chants D’Elenwë] Les Larmes de Sang, partie 1

Les Chants d'Elenwë, récits roleplay, fan fictions et jeux vidéo   : magicienne noire

 

-« Ce sont nos rêves qui façonnent le monde. Sans eux, il n’y aurait que le néant et l’obscurité. »

La conteuse laissa planer un infime moment de silence.

« Derrière chaque chose réelle, il y a d’abord une chose rêvée. Lorsque les Dieux n’étaient encore que des enfants, ils rêvèrent Eo. Ils rêvèrent ses océans, ses plaines, ses montagnes, ses saisons, ses étoiles et son soleil. Ils rêvèrent aussi les races qui l’arpentent : Humaine, Elfe, Naine, Orque, Troll et Skerg. Ils rêvèrent les animaux, les arbres, les fleurs et tout ce qui vit, depuis la plus infime des particules. Et ils nous léguèrent cette capacité à rêver. »

Dans la pénombre de la grande auberge de Mulandir, les conversations s’étaient tues. Comme toujours, Elenwë avait su captiver son auditoire. Sa voix s’élevait douce, claire et posée sous les poutres noircies par la fumée. Elle n’avait pas à la forcer pour se faire entendre. Sa renommée de conteuse était  bien établie. Mieux que quiconque, elle connaissait les Chants et les Légendes des Anciens, des Peuples de la Lumière et de ceux des Ténèbres. Mais elle tissait aussi de nouveaux chants, et celui-ci, personne en dehors de ses compagnons de route ne l’avait encore entendu.

-« Mais nos vies ne sont pas uniquement tissées par nos rêves. Nos désirs en sont la face obscure, la part maudite et ils nous conduisent bien souvent au bord du gouffre. »

Pensive, elle fit tourner le fin bracelet orné de runes qui enserrait son poignet gauche.

« L’orage venait d’éclater. Les éclairs déchiraient le ciel dans un grondement de fin du monde. Les gouttes d’eau crépitaient avec violence, couchant l’herbe rougie de sang, éteignant les brasiers allumés par les Orques. La foudre s’était abattue à plusieurs reprises à quelques pas de la Guerrière de la Rune, mais elle n’avait pas bougé, contemplant les ruines fumantes du camp fortifié et les têtes des Hommes-chats fichées sur des lances plantées devant ce qui restaient des portes. Elle était submergée par un sentiment d’horreur, figée sur place, se maudissant, maudissant la folie de Duhnam et son propre désir d’humanité. Tant de vies avaient été perdues, massacrées, gâchées à jamais, sans raison. Les larmes de Khyrielle se perdaient dans le flot de des eaux qui noyait les Rocs de la Tourmente. La victoire, la vengeance n’apportaient aucun répit à son chagrin, à sa douleur.

Elle se redressa avec effort et ordonna à ses Invoqués de se regrouper près du Monument et de rester vigilants. Ses vêtements glacés et trempés se plaquaient contre son corps et entravaient sa marche. La pluie glaciale s’infiltrait dans son cou. Elle frissonnait et tremblait de froid. Mais ça lui était égal. Elle se dirigea vers la Pierre des Ames. Elle posa les mains sur la roche, laissant les filaments d’argent s’enrouler autour de ses poignets et avec indifférence, elle se laissa absorber par son pouvoir, souhaitant se dissoudre à jamais dans les Brumes de l’Outremonde.

Comme un fantôme, elle traversa le village désert. Les flambeaux s’étaient éteints sous les assauts de la pluie et du vent. Les rues s’étaient transformées en ruisseaux impétueux. Le vent faisait claquer les volets des maisons. Elle se laissa guider par le son d’une corme qui résonnait lugubrement.

Dans le petit cimetière, les tombes fraichement creusées balafraient la terre de griffures hideuses et sanglantes. Les trous béants contenaient des corps sans cercueils, simplement enveloppés de linceuls, ceux des Forestiers tombés sous les coups de Khitars pendant l’assaut contre le camp de Duhnam. Une tombe encore était vide, celle de Jannina.

Elle serra les poings, se rentrant les ongles dans la paume des mains, maitrisant ainsi les larmes qu’elle ne voulait pas laisser voir. Elle avait une dernière tâche à accomplir.

Une lente procession menée par Setrius s’arrêta près de la sépulture. Les traits du jeune homme étaient ravagés par le chagrin et de profondes rides de douleurs laisseraient à jamais leur empreinte sur son visage. Le corps de sa Bien-aimée était allongé sur un brancard porté par Keris et Selig, ses deux compagnons Skergs réchappés du massacre du village de Hulu. L’amour et le désir contrariés de Duhnam pour la compagne de son frère avait mis la vallée à feu et à sang pour finir là, dans ce petit enclos battu par la pluie et le vent. Les rafales gémissaient en s’engouffrant entre les branches des arbres et on aurait dit que même le ciel s’était mis à l’unisson de la douleur des êtres rassemblés en ce lieu.

Khyrielle releva le suaire qui masquait le visage de son amie. Son regard s’attarda un instant sur les traits fins et réguliers de son visage, sur ses lèvres exsangues et ses yeux à jamais clos. La jeune femme courageuse qui avait affronté et combattu avec succès pendant des lunes la chose innommable qui s’était attachée à son âme quand Duhnam dans sa folie l’avait arraché à l’Outremonde, cette jeune femme n’était plus. Mais rien n’était fini.

La Guerrière de la Rune saisit son poignard. Elle posa la lame effilée sur son poignet, et d’un geste décidé, elle fit glisser la lame sur sa peau. Avec son sang, elle traça des symboles compliqués sur le front, les yeux et les lèvres de Jannina. Elle faisait appel à une magie interdite, seulement pratiquée par les Mages du Cercle. Mais elle était affranchie de leur joug et elle se sentait libre de suivre ses propres règles. Sa voix s’éleva haute et claire, libérée pour un instant de la souffrance qui lui broyait le cœur.

Tous se taisaient. Tous s’étaient placés instinctivement en cercle autour d’elle pour la protéger et lui prêter leur force et leur foi. Ils ne laisseraient rien, ni personne s’interposer entre la jeune magicienne et son dessein. Elle entra en transe. Dans la langue des Anciens, elle entonna une Invocation Indicible que nul ne pourrait rompre. Elle y insuffla toute son âme, tout son pouvoir et sa force. Elle tissait son sortilège et sa voix devenait de plus en plus puissante. Elle se déplaçait en virevoltant entre les tombes, s’agenouillant près de chacune, traçant aussi à chaque pas, à chaque goutte de sang tombée, un glyphe de protection.

Comme Hulu, Naman et les Skergs du village dans la vallée, les Forestiers tombés dans l’attaque du camp retranché et Jannina dormiraient en paix.
Khyrielle n’avait pas pu les protéger de leur vivant. Elle s’était juré de les protéger par delà leur mort. Personne ne pourrait invoquer leurs esprits et les arracher aux Brumes pour les contraindre à se lever et participer encore et encore à des conflits qui ne les concernaient plus.

Elle acheva son incantation dans un cri rauque et déchirant. Son corps se cambra et elle s’effondra sur sol, les yeux clos, les lèvres bleues, respirant à peine, aussi pâle qu’une morte. Les hommes autour d’elle frissonnèrent, réalisant subitement que la jeune femme n’avait pas uniquement sacrifié un peu de son sang pour sceller le sort qu’elle avait tissé. Elle avait offert une partie de son âme. Ils rompirent le cercle pour lui porter secours.

Elle reprit conscience dans une chambre au plafond bas, aux poutres patinées par les ans. Un mince rayon de soleil filtrait par les volets clos, traçant un rai de lumière net qui tranchait la pénombre comme une lame. Instinctivement, elle porta la main à sa gorge, immédiatement rassurée par le contact de sa rune sous ses doigts. Elle était toujours libre. Du lit, elle aperçu ses vêtements déposés sur une chaise devant le feu de la cheminée. Elle se leva et s’habilla rapidement, fouillant dans ses effets, à la recherche de son arme et de la rune de Duhnam. Elle ne trouva que son poignard.

Elle fit volteface en entendant la porte grincer doucement en s’ouvrant. Elle se tenait prête à bondir. Léna entra sur la pointe des pieds et se dirigea vers le lit. Elle poussa un soupir en le découvrant vide et se retourna, sentant la présence de Khyrielle derrière elle. La jeune femme avait l’air au bord de l’épuisement. De larges cernes noirs marquaient le dessous de ses yeux et une profonde tristesse se lisait dans son regard.

-« Je suis restée inconsciente longtemps ? » demanda la magicienne en rangeant son poignard dans le fourreau à sa ceinture.

-« Non, mais, nous avons jugé préférable que tu te reposes. Il y a des limites, même pour toi. » Les deux jeunes femmes s’étaient assises au bord du lit. Léna prit la main de Khyrielle et la retourna délicatement. Son poignet avait été bandé soigneusement, mais une auréole rouge se formait sur le bandage.

-« Tu penses qu’ils ont senti ce que tu as fait ? »

-« Oui. Il ne peut en être autrement. J’ai contrarié l’Equilibre imposé par le Cercle à son profit. »

-« Le Cercle n’existe plus depuis la fin de la Guerre de la Convocation. Je pensais aux autres guerriers libérés de la Rune. » Reprit Léna.

Khyrielle secoua la tête.
-« Tu cois vraiment que les Mages du Cercle ont disparu Léna ? J’ai senti leur présence pendant le rituel. Ils n’ont pas pu m’empêcher de l’accomplir. Leur Puissance est moins forte qu’avant, mais ils sont toujours vivants. C’est pour cela que les Monuments sont toujours actifs. Il n’y a qu’une seule explication. La puissance et la magie du Cercle des Treize ont crée la Rune. Sans eux, elle n’existe pas. Je n’existe pas. Ils sont peut-être affaiblis, certains sont sans doute morts lors des affrontements entre les factions, mais ils sont toujours parmi nous.»

La pâleur de Lena s’était encore accentuée.

-« Qu’allons nous faire maintenant ? »

-« Retrouver Réowys. Poursuivre la mission pour laquelle vous m’avez éveillée. Pour le Cercle, il sera tant d’aviser quand il se manifestera. A chaque jour suffit sa peine.»

A suivre…

© Cenwen

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